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L'erreur diagnostique première cause de préjudice évitable en santé d'après l'OCDE et des chercheurs australiens.
Longtemps négligée, l'erreur diagnostique émerge aujourd'hui comme un enjeu majeur de sécurité des patients. Deux publications récentes — un rapport de l'OCDE et une tribune dans le principal journal médical australien — convergent pour en révéler l'ampleur et appeler à l'action. Extrapolés à la France, les chiffres donnent le vertige.
Une prise de conscience tardive
Pendant des décennies, les politiques de sécurité des patients se sont concentrées sur les erreurs médicamenteuses, les infections nosocomiales ou les événements indésirables liés aux soins. L'erreur diagnostique — diagnostic erroné, retardé ou manqué — restait dans l'ombre.
En 2024, l'OMS a choisi la sécurité diagnostique comme thème de la Journée mondiale de la sécurité des patients, reconnaissant officiellement son statut de priorité de santé publique mondiale. Son Plan d'action mondial 2021-2030 demande désormais aux gouvernements de mesurer et réduire l'incidence des diagnostics manqués ou retardés.
En 2025, l'OCDE publie un rapport économique dédié (The Economics of Diagnostic Safety). Au même moment, en Australie, une tribune signée par deux universitaires et une représentante des usagers — distinguée en 2024 au tableau d'honneur des femmes de l'État de Victoria pour son engagement en faveur de la sécurité des patients — appelle dans InSight+, la plateforme éditoriale du Medical Journal of Australia, à intégrer la sécurité diagnostique dans les standards nationaux de qualité des soins.
Des données alarmantes
Les deux publications s'accordent sur un constat : l'erreur diagnostique constitue probablement la première source de décès liés aux erreurs médicales, devançant toutes les autres causes combinées.
Aux États-Unis, selon les données citées par l'OCDE, 2,59 millions d'erreurs diagnostiques surviennent chaque année, entraînant environ 371 000 décès et 424 000 handicaps permanents. Le coût annuel est estimé à 100 milliards de dollars, avant même de comptabiliser les traitements correctifs.
En Australie,Les estimations australiennes reposent sur un article scientifique publié en 2020 dans le Medical Journal of Australia par le Pr Ian Scott (Université du Queensland) et l'A/Pr Carmel Crock (Royal Victorian Eye and Ear Hospital). L'article fait état de 140 000 erreurs diagnostiques annuelles, dont 21 000 causant des préjudices graves et 4 000 des décès. Le coût pour le système de santé atteindrait 44 milliards de dollars australiens, soit 17,5 % des dépenses totales de santé — l'équivalent du budget du handicap (NDIS).
Si l'on transpose les données australiennes à la population française (68 millions d'habitants contre 26 millions), les ordres de grandeur sont saisissants :
- Environ 370 000 erreurs diagnostiques par an
- 55 000 préjudices graves
- 10 500 décès
- Un coût approchant 45 milliards d'euros, soit près d'un cinquième des dépenses de santé
Le rapport de l'OCDE confirme cet ordre de grandeur en estimant que les coûts directs de l'erreur diagnostique représentent 17,5 % des dépenses de santé dans les pays membres — un chiffre remarquablement concordant avec l'estimation australienne (soit un peu moins de 2% du PIB d'un pays de l'OCDE comme la France)
Trois formes d'erreur, trois logiques distinctes
Le rapport de l'OCDE distingue trois catégories de défaillances diagnostiques :
- Le diagnostic erroné, retardé ou manqué engage le patient sur une trajectoire thérapeutique inadaptée. Exemple emblématique : jusqu'à 40 % des antibiotiques prescrits pour des infections respiratoires aiguës le sont à tort, faute de distinguer origine virale et bactérienne — alimentant l'antibiorésistance.
- Le surdiagnostic résulte d'un excès d'examens. Selon l'OCDE, 25 à 30 % des actes diagnostiques seraient superflus. Le phénomène est documenté pour plusieurs cancers : plus de 500 000 personnes par an dans le monde seraient surdiagnostiquées pour un cancer de la thyroïde. En Australie, 70 % des mélanomes in situ seraient surdiagnostiqués.
- Le sous-diagnostic frappe préférentiellement les populations vulnérables. Jusqu'à 70 % des personnes atteintes de BPCO ou d'asthme n'auraient pas de diagnostic formel. Les femmes sont sous-diagnostiquées pour les maladies cardiovasculaires, les populations autochtones pour de nombreuses pathologies.
80 % des préjudices sont évitables
Le constat essentiel dans ces deux publications est que la grande majorité de ces erreurs sont évitables. Elles ne relèvent pas de l'incompétence individuelle mais de défaillances systémiques : biais cognitifs, manque d'information, fragmentation des parcours, incitations financières mal alignées, culture médicale insuffisamment tournée vers le retour d'expérience.
Comme le soulignent les auteures australiennes, deux idées fausses freinent les progrès : considérer l'erreur diagnostique comme une faute individuelle plutôt qu'un problème de système, et la croire inévitable alors qu'elle est largement prévenue par des organisations de soins mieux conçues.
Un vide politique à combler
Malgré la reconnaissance internationale, le rapport de l'OCDE observe que « les événements de sécurité diagnostique n'ont pas souvent été au centre des préoccupations des organismes responsables de la qualité et de la sécurité des soins ». Les chercheuses australiennes dénoncent un « vide politique significatif » et réclament l'intégration de la sécurité diagnostique comme standard à part entière dans les référentiels nationaux, au même titre que la sécurité médicamenteuse ou la prévention des infections.
En France, la HAS est citée par l'OCDE parmi les agences ayant commencé à s'emparer du sujet. Mais le chemin reste long pour faire de la sécurité diagnostique une priorité structurante des politiques de qualité des soins.
Des pistes d'action identifiées
L'OCDE propose trois axes : mesure systématique et retour d'information sur la performance diagnostique, environnement réglementaire incitatif, réorientation des pratiques vers de meilleurs résultats. Le rapport souligne aussi un paradoxe : améliorer la sécurité diagnostique peut signifier tantôt plus d'examens (pour les populations sous-diagnostiquées), tantôt moins (pour réduire le surdiagnostic).
Sources :